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L'histoire du monsieur qui racontait l'histoire des ballons

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Arcubius

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180 voix

Il était une fois un vieux monsieur. Un vieux monsieur gris et courbé, avec une barbe et des cernes et un sourire triste. Un vieux monsieur qui poussait lentement un caddie qui grinçait. Un vieux monsieur, en fait, semblable à tous ces autres vieux messieurs que l'on croise parfois dans la rue mais que l'on oublie aussitôt.
La seule différence entre ce vieux monsieur et les autres, c'était les ballons. Car, accrochés à son caddie, il y avait trois magnifiques ballons. Un rouge, un bleu et un vert, de ces ballons que l'on ne trouve jamais quand on en cherche, brillants, flottants au dessus du caddie, oscillants au bout de leurs longues ficelles. Et, si vous demandiez gentiment, le vieux monsieur s'arrêtait, arrêtait son caddie et, d'une voix douce, il vous racontait l'histoire des ballons.

Le ballon bleu, disait-il, avait un jour, il y a très longtemps, appartenu à un petit garçon comme tous les autres petits garçons. Il avait un frère avec lequel il se disputait beaucoup et jouait encore plus, et une sœur qui lui semblait très étrange puisqu'elle aimait le rose mais pas le football. Il avait des genoux écorchés et des baskets sales et il riait beaucoup. Il avait un jour gagné le ballon bleu dans une fête foraine et il en était très fier. En seulement deux coups, il avait fait tomber toute la pile de boites de conserves vides et c'était là un exploit dont il pourrait se vanter longtemps auprès de ses copains. De plus, le ballon était très beau et c'était donc un sujet d'orgueil légitime pour son propriétaire. Et pendant trois semaines, il ne quitta pas le ballon. Il l'emmenait à l'école, dormait avec, jouait avec, même quand ses copains étaient là, et il dînait avec, malgré les protestations de sa maman. Malheureusement, un jour de grand vent avait mis fin à cette belle histoire. Il courait dans la rue, le ballon bleu voletant derrière lui, quand une forte bourrasque lui avait arraché la ficelle des mains. Il avait alors dû regarder, des larmes pleins les yeux, le ballon s'envoler loin, loin, loin... Et il ne le revit plus jamais.

Le ballon vert, racontait ensuite le vieux monsieur, était un voyageur. Un jour, une maîtresse d'école avait eu une idée, et elle avait acheté le ballon vert. Elle l'avait donné à un petit garçon de sa classe, un petit garçon timide qui n'avait pas d'ami parce qu'il ne savait pas encore comment faire. Elle lui avait dit d'écrire une lettre, une lettre dans laquelle il mettrait tout son cœur, une lettre destinée à l'ami qu'il voudrait avoir, une lettre pleine de lui, une lettre d'ami à venir. Et le petit garçon avait écrit. Quand sa lettre fut terminée, il l'avait accrochée au bout de la ficelle du ballon vert et il l'avait laissé s'envoler, en espérant très fort. Mais le ballon vert avait voyagé longtemps sans trouver de destinataire. Et puis un jour, longtemps, longtemps après le début de son voyage, la ficelle du ballon vert s'était emmêlée dans les cheveux d'une petite fille. Et la petite fille avait trouvé la lettre du petit garçon. Elle l'avait lue et elle s'était dit que ce petit garçon devait être malheureux. Mais aussi qu'il devait être gentil. Alors elle aussi, elle avait écrit une lettre. Une lettre pour le petit garçon, une lettre pleine d'elle, une lettre d'ami trouvé. Et elle avait renvoyé le ballon avec la lettre. Cette fois, le ballon vert avait voyagé à toute vitesse pour retrouver le petit garçon. Et quand le petit garçon avait vu le ballon dans le ciel au dessus de son école, il avait compris qu'il avait maintenant un ami.

Le ballon rouge, continuait le vieux monsieur, venait de la boutique d'un hôpital. Il y était resté longtemps avant que quelqu'un ne l'achète enfin. Une vieille dame avec des cheveux blancs et des joues roses. Elle avait offert le ballon rouge à sa petite fille, patiente dans cet hôpital, en cancérologie. La petite fille avait été tellement heureuse de ce cadeau. Elle avait des yeux très bleus, une tête chauve et un beau sourire édenté et elle adorait le ballon rouge. Il lui tenait compagnie. Il allait avec elle pendant les séances de groupe, il veillait sur elle pendant qu'elle dormait, il la consolait quand les médecins venaient et lui disaient encore et toujours la même chose. Il était son ami, son compagnon, son confident et un bien meilleur docteur que tous les autres. Et la petite fille, même si elle était de plus en plus malade, ne perdait pas le sourire parce qu'elle avait le ballon rouge. Ils étaient heureux tous les deux, et ils auraient pu être heureux encore longtemps si la vie n'en avait pas décidée autrement. La petite fille devint si malade qu'elle ne pouvait plus sortir de son lit, mais là encore elle garda le ballon rouge près d'elle. Puis, un soir, après un long soupir, la petite fille mourut, la ficelle du ballon rouge bien serrée dans son petit poing.

Après quoi le vieux monsieur se tait. Il a l'air un peu triste, un peu content aussi, comme s'il était heureux que vous ayez demandé, comme s'il était heureux d'avoir pu raconter l'histoire des ballons. Et comme lui, on se sent un peu triste, et un peu content aussi.

Et puis un jour, on ne vit plus le vieux monsieur dans la rue. On ne s'en était pas rendu compte tout de suite bien sûr. Mais on avait l'impression que quelque chose manquait. Comme un léger grincement. Et puis on finit par retrouver le vieux monsieur. Recroquevillé dans le coin d'une rue vide, à côté de son caddie, la mort lui donnait l'air encore plus vieux, encore plus gris, encore plus courbé. Et dans son poing, bien serré, la ficelle du ballon rouge.
Du ballon vert et du ballon bleu, aucune trace. Mais depuis ce jour, on peut parfois apercevoir dans le ciel une tâche verte et l'on sait alors qu'un autre enfant vient de trouver un ami. Et parfois aussi, on voit passer une petite fille ou un petit garçon, les yeux brillants, tirant fièrement derrière lui un ballon bleu.
Alors on pense à l'histoire des ballons que le vieux monsieur nous racontait quand on lui demandait gentiment. Et on sourit.

En compét

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CLASSEMENT Très très courts

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Doum · il y a
Une histoire qui aurait pu être un peu mièvre et qui ne l'est pas grâce à une écriture faussement simple. C'est lumineux et avec l'air de ne pas y toucher vous parlez de la vie et de la mort avec beaucoup de poésie. Bravo!
Si je peux me permettre, il me semble que " si la vie n'en avait décidé autrement" est mieux que "si la vie n'en avait pas décidée autrement".

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Cathy Luke · il y a
Que cette histoire est emouvante. Bravo
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Jean Claude · il y a
la larme à l'oeil au vieux monsieur que je suis !
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Casini de Clercq · il y a
Tres belle histoire qui m'a tiré une grosse larme . Continue d'écrire !
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Sonate · il y a
Beaucoup de sensibilité, texte très émouvant
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Super-daddy · il y a
Simple et touchant...
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Emile · il y a
Jolie romance pleine de poésie.
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Delo · il y a
Une belle émotion!
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Untrucbadour · il y a
Bonjour Arcubius. Un bien joli récit avec des textes trop sympas comme, "elle aimait le rose et pas le football..." On devine un peu la chute car c'est, ce ballon rouge une partie de l'existence, la dernière. +4 voix.
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Paul Thery · il y a
Une bien belle histoire pleine d'émotion...
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