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Les grands troupeaux

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Ladune

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Que faisait-elle, si loin des grands troupeaux ?
À cette heure, ses congénères étaient plutôt près du point d’eau ou rassemblées au milieu des terres arides, loin des bosquets. Le moutonnement de leurs dos mille fois répétés était le seul relief de ces vastes espaces. Plantées sur leurs quatre pattes, elles y semblaient à l’aise, leur instinct grégaire satisfait par cet accoudement gigantesque.
Mais elle, non. Dédaignant la protection du groupe, elle vivait en solitaire dans ces sous-bois clairsemés. Elle était là, paisible, baignant dans le soleil qui perçait les feuillages. Ces derniers s’éclaircissaient déjà, en cette fin d’octobre. Difficile pourtant de s’en attrister, car la chute des feuilles avait habillé le sol d’un tapis de feu magnifique. Le rouge et le jaune envahissaient comme un lierre cette terre enchantée.
John contemplait tout cela en silence. Et il la regardait, elle, avec une sorte de tendresse. Elle se fondait si bien dans la nature environnante, comme si elle y demeurait depuis des milliers d’années...
Mais soudain, un homme apparut entre les arbres. Il l’avait aperçue ! Il marchait à grands pas vers elle. Son uniforme annonçait qu’il était là pour remettre de l’ordre, pour s’assurer que chaque chose soit bien rangée à sa place.
John eut un frisson de colère quand l’intrus posa la main sur elle. Aussitôt, il courut à sa rencontre en lui criant de s’arrêter, de la laisser tranquille. L’homme écarquilla les yeux, stupéfait. Il ne semblait pas même réaliser ce qu’il était en train de briser. Simplement, il faisait son travail, il la ramenait vers ses congénères, point. Pourquoi devrait-elle être ailleurs ?
John eut envie de l’empoigner et de le secouer comme un prunier neurasthénique.
Il ne le fit pas. À la place, il prit une grande inspiration et lui demanda pourquoi il tenait tant à l’emmener, elle qui se contentait de vivre paisiblement à l’écart. L’homme baragouina un « Parce que » irrité et posa à nouveau la main sur elle pour l’entraîner. Cette fois, John le bloqua physiquement. Il le saisit par les deux épaules et le retourna de force. Plantant ses yeux dans les siens, il insista : se sentait-il menacé par sa position différente ? Pensait-il qu’elle empêcherait les autres de vivre comme bon leur semblait ? Avait-il internalisé et personnalisé l’idée qu’elle devait rester avec le groupe au point de ressentir cette déviance comme une insulte à sa propre personne ?
L’homme le regardait, de plus en plus incrédule. Son expression montrait clairement qu’il le prenait pour un fou. Ses yeux tombèrent sur elle, revinrent à John, retombèrent sur elle. Il semblait hésiter. Finalement, il haussa les épaules, tourna les talons et s’éloigna en marmonnant.
La partie était gagnée.
John se retourna vers sa protégée, qu’il effleura d’une caresse. Lui n’était pas venu la mettre au pas. Ce qu’il était venu faire, lui, c’était renouveler une alliance ancestrale entre leurs deux espèces. Elles vivaient en symbiose depuis tant d’années que la forme même de leurs corps s’était accordée. De sorte que lorsque John se renversa sur elle, s’allongeant à demi sur le dos, il éprouva un sentiment de confort intense, d’harmonie parfaite. Sa tête, ses bras, ses jambes, tout était à sa place...
Elle ne broncha pas. La chaleur du soleil qui avait baigné son dos toute la journée infusait maintenant dans le corps de John. Frémissant de délectation, il ferma les yeux au milieu du rouge et du jaune enflammés, des longs rayons d’or qui tombaient du ciel, des quelques gazouillis d’oiseaux qui seuls perçaient le silence. Un calme absolu l’envahit tout entier. Moins d’une minute plus tard, il était assoupi, un léger sourire aux lèvres.
Au loin veillaient les grands troupeaux, les grands troupeaux de chaises du jardin du Luxembourg...

En compét

189 VOIX

CLASSEMENT Très très courts

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Image de Landry des Alpes
Landry des Alpes · il y a
Excellent !
Je m'attendais à un safari et bien non j'en suis tombé de ma chaise plié de rire!
Bravo!

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Untrucbadour · il y a
Bonjour Ladune. Quelle chute ! c'est tellement bien amené que l'on croit en la présence d'animaux..et non ! L'auteur en à décidé autrement et cela mérite bien 4 voix.
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Kiki · il y a
beau talent. Super.
Je vous invite à visiter les cuves de Sassenage dans la série poèmes. Merci d'avance

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Klelia · il y a
Parfait jusqu'au bout ! Je pensais à des animaux !!!
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Moniroje · il y a
Bien eu !!! je regardais cette gazelle imprudente de mes prunelles dorées,
la bave de l'appétit, les muscles saillants pour une course fatale...
Ben non, hi hi, fin de journée au jardin du Luxembourg!! Bravo!

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Domi · il y a
Captivant et original. Je vote.
Et merci de jeter un œil sur http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-plus-con-des-sans-dent

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Patrick Peronne · il y a
Vous êtes un excellent manipulateur et un auteur de talent. Mon vote pour ce très bon texte plein d'inattendu (au singulier)
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Chantane · il y a
pourquoi tout analysé! moi j'aime beaucoup votre histoire tout simplement, bravo
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Garance · il y a
Très belle métaphore filée de la savane. Le décor change d'une coup et c'est très drôle et tendre. Bravo
Si la curiosité pointe sur le bout de ton nez, tu peux aller voir le mien : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/a-contre-ecran

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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Ladune. le secret d'une nouvelle réussie tient en partie dans sa chute. La votre est excellente :-)
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