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Jose

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Un jour, j'avais huit ans, ma grand-mère me dit :
— Viens voir par ici.
Je la suivis dans sa chambre où déjà elle grimpait sur une chaise. Elle était très petite et se hissait sur la pointe des pieds en farfouillant au-dessus de l'armoire, derrière le rameau d'olivier desséché. Elle en sortit un coffret qu'elle me montra rapidement avant de le remettre en place. Puis elle chercha encore en tapotant avec la main.
— Ah, la voilà, dit-elle en redescendant.
Elle me tendit une petite clé dorée tarabiscotée que je trouvais magnifique.
— Tiens, prends-la et ne la perds pas ! Tu as vu où est le coffret ? Souviens-toi bien de l'endroit. Quand je serai morte...
— Mais, Mémé...
— Oui, ma petite, ça va finir par arriver, c'est comme ça, et faudra pas être triste, c'est que ça sera mon heure. Donc, quand je serai morte, tu viendras chercher ce coffret et tu l'ouvriras. Pas avant. C'est pour toi. Et n'en parle à personne. C'est un secret.
Sur ce, elle sortit de la chambre et passa à autre chose.
Ce fut l'unique fois où le sujet fut abordé.

Je restai un instant, la fascinante clé dans le creux de la main, submergée d'émotions diverses : la surprise, la joie, l'envie dévorante de connaître le contenu de la boîte, et aussi une honte, une culpabilité diffuses : j'étais la préférée et il ne fallait surtout pas que les autres – nous étions sept cousins et cousines –, s'en aperçoivent. Je ressentis un peu de peine pour eux, mais très vite le plaisir reprit le dessus.

Lorsque je rentrai chez moi, je me mis en quête d'une cachette. Chaque matin, je me réveillais paniquée. La cachette ne me semblait plus assez fiable. J'en changeais. Parfois, j'enfilais la clé sur une chaîne parmi d'autres breloques et je la portais quelques temps. Mais j'étais terrifiée à l'idée de la perdre ou que quelqu'un me demande d'où elle venait. Je finis par la déposer sous la garniture de velours de l'écrin de ma gourmette de naissance et n'y touchai plus. Au fil des années, j'y pensais de moins en moins, sans pour autant l'oublier tout à fait.

La petite graine qui avait été plantée ce jour-là, ce sentiment d'être unique, de compter plus que les autres pour au moins une personne sur terre, m'insuffla force et confiance dans lesquelles je pouvais puiser chaque fois que j'en avais besoin.

Vingt-deux ans plus tard, par une belle journée d'automne ensoleillée, notre grand-mère nous quitta. La petite clé bien à l'abri dans son écrin et dans un coin de ma tête se rappela à moi. Je souris au souvenir de cet après-midi comme à une attendrissante gaminerie, et l'adulte que j'étais devenue se retenait, par je ne sais quelle raideur pudique, de courir voir ce qui se cachait en haut de l'armoire. Mais deux jours après l'enterrement, je n'y tins plus. J'empruntai les clés de l'appartement de ma grand-mère à mes parents, et je m'y rendis. J'entrai en refermant le verrou derrière moi. Tout était silencieux. Le cœur serré par l'absence, j'avançai dans le couloir désert. Je me remémorai sa voix et ses paroles, j'entendais son rire et le souvenir de sa gaieté chassa mon chagrin. Je pris la même chaise qu'elle avait utilisée ce jour-là, y grimpai toute tremblante et passai la main au-dessus de l'armoire. Le coffret était là. La petite clé dans ma poche, je retardai le moment de l'ouvrir, préférant attendre d'être chez moi.

Avant de repartir, j'allai boire un verre d'eau dans la cuisine. C'est alors qu'un raffut épouvantable se produisit dans le cellier mitoyen. Je faillis m'étouffer, lâchai le verre qui se brisa, en même temps que des jurons familiers me parvinrent. Je tirai le rideau : d'un amoncellement de conserves, de paquets de sucre et de farine, Jeannot, mon plus jeune cousin, tentait de s'extirper. Je l'aidai à se relever. On n'avait tous les deux qu'une main disponible avec chacun notre coffret serré au creux de l'autre bras.

On a éclaté de rire en même temps :
— Ah ! Sacrée Mémé !
— Vous en faites du bordel !
Nous faisant sursauter, Aurélie se tenait dans l'encadrement de la porte de la cuisine, les mains derrière le dos, tentant maladroitement de dissimuler ce qu'elle tenait.
— Ben, tu viens d'où toi ?
— Euh... de sous la baignoire...
Et nous voilà de nouveau à nous tordre de rire tous les trois.

On s'apprêtait à quitter ensemble l'appartement, lorsqu'on entendit une clé tourner dans la serrure, nous laissant juste le temps de plonger derrière le canapé.
— Vous pariez sur qui ?
Et ça dura comme ça une bonne partie de l'après-midi. À un moment, on était cinq sous le grand lit, serrés les uns contre les autres, les yeux brillants de notre enfance retrouvée.
Les deux derniers ne sont pas venus ce jour-là, on n'a jamais su s'ils étaient passés avant ou après. On n'en a plus jamais reparlé.

Quant au contenu des coffrets, on a attendu d'être seuls pour le découvrir. Notre grand-mère nous avait tous aimés de manière unique et nous voulions chacun garder secret ce qui nous reliait à elle. C'est bien ce qu'elle voulait, non ?

En compét

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Alouette · il y a
Superbe texte plein de magie ! J'ai adoré vous lire... Cet écrit me fait un peu penser à ma "porte" que vous trouverez sur ma page (simplement pour le plaisir de l'échange car il n'est plus en compétition)... Il y est question d'un grand-père que j'espère aussi attachant que votre grand-mère !
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Jose · il y a
Merci beaucoup. Je vais aller lire votre texte.
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De l'Air ! · il y a
Idée lumineuse et récit très agréable ... On l'adore cette grand mère !
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Jose · il y a
Merci de cette hommage à ma grand-mère qui a inspiré celle-ci qui possède la liberté de la fiction.
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Marie · il y a
J’ai beaucoup aimé ce texte délicieux empreint de tendresse et de sagesse.
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Jose · il y a
Merci beaucoup Marie. J'en suis heureuse.
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Lézin Zouhln · il y a
Délicieuse "petite histoire à raconter aux enfants"...
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Jose · il y a
Merci beaucoup
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Doria Lescure · il y a
une jolie histoire à tiroirs très pratique pour les petits secrets. Pour cette émouvante lecture, voici mes voix.
Et si le cœur vous en dit, je vous invite sur mes lignes, ma nouvelle, "Arrête de pleurer Madeleine" est en lice pour le grand prix du printemps.

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Jose · il y a
Merci Doria.Heureuse de vous avoir émue. Je suis allée prendre des nouvelles de Madeleine...
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Klelia · il y a
Des secrets effectivement bien gardés !
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Kiki · il y a
très frais ! on est tenu en haleine pour savoir la surprise..... C'est joli. Mes voix

Je vous invite à sillonner les cuves de Sassenage dans la série poème. Merci d'avance

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Jose · il y a
Merci beaucoup
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Brunoh · il y a
magnifique histoire tendre, et bien maîtrisée. Je mets mes 3 voix. Dites moi ce que vous pensez de mon champion qui regardait le paysage...http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-champion-qui-regardait-le-paysage
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Jose · il y a
Merci beaucoup d'avoir aimé mon histoire. Je viens d'aller rendre visite à votre champion et je l'aime bien, vraiment.
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Guy Bellinger · il y a
Un ravissement que ce texte. Un génie que cette grand-mère qui a su donner à chacun le sentiment d'être unique tout en le/la traitant sans favoritisme aucun. Bravo pour cette idée merveilleuse et ce récit délicieux.
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Olessya · il y a
C'est magnifique! Une belle suspense! Belle écriture, très touchant. Merci beaucoup! Mes 5 votes pour votre histoire qui m'a fait les pincements au cœur, j'ai pu même imaginer ces enfants devenus adultes qui se cachent derrière la canapé en entendant la serrure...trop marrant. Trop bien! Merci!
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