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Le plus insupportable ce sont les mouches. Ces mouches, qui vrombissent et se posent, inlassablement, sur la sueur de votre peau, le suc de votre vie, vous obligent à l’agitation constante des bras, des jambes, de la tête, sous ce soleil qui vous crucifie. Ces bestioles sales, lourdes, repues qui jamais ne vous laissent en paix. Petits démons de poils, mangeurs de chair tuméfiée d’enfants qui ne pleurent plus pour ne pas mourir. 

Et ce temps qui colle à la poussière. Ce non-temps qui n’est pas non plus un vide, car un vide peut se remplir. Ce temps qui tue tous les destins, tous les espoirs, tous les amours.
Et pourtant, je mène dans cette communion de tous les jours, avec mes gueux, mes sordides, mes amputés, mes presque cadavres, l’impossible combat contre la faim, la guerre, la misère. Et les mouches.
Ces sans-patrie, sans-avenir. Ces bêtes affamées. Ces hommes, ces femmes et ces enfants qui n’en ont plus les corps, ni même la conscience d’avoir été vivants. Comment y croire après tout cela ? 

Ce ne sont ni les dieux ni les diables, ce sont les hommes qui en porteront d’autres jusqu’à la fin des temps.

Mais combien en restera-t-il, debout et forts ? Combien avant de ployer sous la charge ?

Le convoi est en retard. Plus de téléphone satellitaire au camp depuis un moment. Plus de vivres. Encore des morts cette nuit. Ils ne crient pas leur douleur. Ils la psalmodient mais leur lugubre chant, trop faible, trop léger, emporté par la brise du soir, ne parvient jamais à celui auquel il s’adresse. Vaine tentative toutes les nuits réitérée. Ils vont mourir seuls et ensemble. Et je n’y pourrai rien.

Et je dois rester forte. Pour moi. Pour ceux qui réussiront. Les plus forts. Qui en porteront d’autres, à leur tour.

Un bruit sourd de moteur inattendu, inespéré. Une volute de sable rouge et le goût métallique qui l’accompagne. Je crache cette terre qui emplit l’air et alourdit les toiles de tente branlantes. Il est venu. Il a passé le barrage qu’hier encore ces ombres humaines, lugubres et déterminées, tenaient. Ils auraient cisaillé la tôle du vieux humvee échoué dans ce désert de sel et de sueur. Ils auraient privé mes affamés de leur maigre ration de survie.
Les deux hommes qui descendent de cette Arche sont hagards. Pas de sommeil depuis trop longtemps. Pas de répit dans cette tourmente. Britanniques égarés sous ce soleil leur peau a rougi et les crevasses sur leurs lèvres m’invitent à leur offrir une louche d’eau à chacun d’entre eux. 

Ils me racontent. Ces villages aux maisons éventrées, aux murs branlants à chaque souffle de sable. Cet éparpillement de souvenirs jonchant le sol, ces chiens errants affamés qui titubent. La crainte aussi de l’embuscade de quelques-uns qui n’auront pas cédé. Ces tirs de kalachnikov qui déchirent l’espace, sans but, dans l’incompréhension totale du monde qui les reçoit.

Ils sont venus m’aider, nous aider à nous tenir encore sur nos pieds et à faire face. Le campement s’est rempli de nouvelles âmes depuis quelques jours, des enfants et des femmes principalement, les plus fragiles évidemment. Ils sont fiers dans cette tempête. Ils ne baissent pas les yeux lorsque je les regarde et que je m’adresse à eux dans cet arabe approximatif que j’ai travaillé en peinant, si joli dans la bouche de celui qui m’y a initié, j’étais jeune et amoureuse. 

Je sauverais le monde parce que j’y étais déterminée alors. J’étais indispensable, jeune médecin urgentiste je saurais gérer toutes les situations, toutes les crises, toutes les douleurs. Rien ne serait trop difficile. 
Et tout l’était devenu pourtant. D’abord le départ de celui pour lequel j’avais abandonné ma confortable existence parisienne, coup de poing dans ma poitrine lorsque j’avais appris qu’il avait été arraché à notre vie par l’explosion d’une voiture bardée de dynamite. J’ai voulu mourir après m’être écroulée mais il m’aurait interdit de renoncer, il m’aurait souri, deux fossettes aux joues, et il m’aurait rappelé qu’il est nécessaire de dédramatiser dans ce monde en flamme, qu’une vie en vaut une autre et que celle-là doit être sauvée, si on le peut.

Puis cette absence d’intelligence lorsqu’il s’agit d’organiser, de faire, d’avancer. Les ordres contraires, mal relayés, déformés par quelques-uns qui tirent profit de situations terribles, ennemis de l’intérieur, plus sournois que ceux reconnus comme tels, qui volent, détournent, fraudent et vous jurent que tout va pour le mieux. Ces fomentations puériles, ces enjeux de pouvoir morbides.

Ces femmes inconsolables, ces mères désespérées, ces frères partis et perdus. 
Cette fange que certains hommes nettoient et sous laquelle d’autres aiment à les ensevelir.

Je comprends mieux cette phrase biblique : « Il y eut un soir et il y eut un matin. » Tous les jours recommencer. Chaque jour attendre le soir qui augurera le jour à venir. Ce sont les nuits les plus douloureuses, les jours en sont seulement le cauchemar.

En compét

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Pascale Martin · il y a
on y est, on est là bas, on voit l'urgence, les douleurs, bravo
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Zouzou · il y a
..un rappel à l'urgence , mes voix!
Si vous aimez , " à la ravigote " poesie Été

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Landry des Alpes · il y a
Un témoignage au quotidien de l'urgence humanitaire, utile et poignant, qui n'hésite pas à dénoncer les abus de pouvoir...
Merci !

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Mila · il y a
Joli texte ou le constat est douloureux, merci il me permet de me rappeler combien tout va bien, combien il ne faut pas les oublier alors qu'ils sont si loin. Sincèrement merci pour ce partage et Bravo car cela ne doit pas être facile à ecrire.
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Kiki · il y a
un récit poignant et si vrai. Mes voix. Bravo, mes voix

Je vous invite à aller lire "les cuves de Sassenage". Poème. Merci

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Untrucbadour · il y a
Bonsoir, un texte très évocateur mais trop contradictoire pour moi.
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Florence Bourbon · il y a
Il faut m en dire plus ! Merci d'avance!
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Klelia · il y a
Bel hommage à toutes ces personnes qui luttent à leur façon auprès des opprimés
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Proton40 · il y a
Toutes mes voix pour la réalité de votre texte, le choix des mots et l'émotion qui s'en dégage ! Merci pour votre message de vie et bravo
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Camille G · il y a
un témoignage prenant de la souffrance absurde des peuples innocents coincés dans la guerre et le courage des aidants ; C'est bien de nous montrer la fragilité des intervenants investis dans ces pays en guerre - Merci de ce reportage écrit avec une "âme". mon soutien
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Guy Richart · il y a
Des mots justes pour raconter la simple vérité. Bravo, Mes votes.
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