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De Rouge et de Blanc

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Adam fixe le ciel. Ses petits yeux bleus pétillent d’un espoir infini, balayent la voûte céleste parsemée de millions de points d’or. Aucune logique particulière ne semble régir la position des étoiles, pourtant leur beauté, leur éclat, leurs couleurs sont d’une rare perfection. Une perfection que jamais l’humanité ne pourra espérer égaler. Celle réservée à la nature, tout simplement : l’harmonie cosmique.
Une traînée d’argent se faufile entre les deux lunes jumelles, Hiro et Miya. Leurs têtes rondes et pleines à moitié superposées, rouge sang pour l’une et blanc d’une infinie pureté pour l’autre, semblent veiller sur tous les petits êtres insignifiants qui peuplent cette terre. Tous les petits êtres qui, comme Adam, lèvent un regard plein d’espoir dans leur direction.
Le petit garçon est assis dans les herbes folles, les genoux repliés contre la poitrine. Il a huit ans. Et il attend. Il sait que lorsque l’aube pointera à l’horizon, lorsque la nuit s’effacera doucement devant le jour dans un camaïeu magique de bleus, il devra rentrer. Il sait qu’à la maison, sa maman le punira pour avoir fugué. Fugué ? Non, quel horrible mot que celui-ci. Il ne s’est pas enfui comme un voleur pour parcourir seul les sentiers tortueux de la vie. Il aime la femme aux mains douces, au regard tendre et aux bisous magiques qu’il est le seul à appeler « maman ». Il ne peut se passer de toutes les histoires d’aventures, de fées et de chevaliers galactiques qu’elle invente presque chaque soir à son chevet. Pas plus qu’il ne pourrait vivre une semaine sans ses fameux rayons de miel parsemés de chocolat. Mais s’il est une chose qu’il aime presque autant que les pâtisseries, les longs cheveux opalins et la peau toute chaude de sa maman, c’est la saison des lumières d’Akiville.
La saison des lumières d’Akiville, c’est un peu comme la saison du rassemblement pour les ours noirs d’Akeroc. Vous savez, ces grands ours noirs au museau blanc, qui vivent en meutes au nord du continent. Aucun spécimen ne vit au pic d’Akeroc. Pourtant, chaque année, lorsque la saison de pluies s’achève et que le ciel retrouve son bleu, clair à s’en brûler les paupières, tous les ours se retrouvent à Akeroc. Ils se roulent dans les ruisseaux et les rivières, chassent le poisson-d’argent, se goinfrent jusqu’à s’en exploser la panse, se battent pour déterminer le mâle dominant. Puis ils retournent vivre dans les grandes forêts du nord, de leur démarche pataude, en poussant des grognements de satisfaction. La saison des lumières, c’est un peu tout ça à la fois : les gens accourent de partout dans l’univers pour la voir. L’espace d’une nuit, la petite et paisible Akiville se transforme en géante débordante de monde. L’espace d’une nuit, la haine disparaît. La colère, la rancœur, l’amertume, la peur, la tristesse et l’insatisfaction de la condition humaine font place à l’émerveillement, tout simplement.
La fête des Lumières ne dure qu’une nuit. Toute une nuit. La nuit la plus longue de tout le système, qui accompagne l’éclipse des deux lunes de la petite planète. Lorsque l’éclipse atteint son paroxysme, les lunes frôlent la ceinture d’astéroïdes qui borde le système... et le spectacle peut commencer. C’est une explosion d’étoiles filantes que personne ne veut manquer. Un dégradé de couleur que les artistes s’évertuent sans succès à reproduire depuis des millénaires. Puis vient le clou du spectacle : les deux amants maudits, les deux lunes rouges et blanches, se parent de leurs couleurs les plus étincelantes pour leur unique baiser.
De toutes les histoires que sa maman lui a racontées, c’est de loin sa préférée. La légende veut que Hiro et Miya, deux êtres célestes d’une grande pureté, se soient rencontrés par hasard dans le jardin secret du grand astre solaire. Ils vagabondaient, tous deux, à la recherche du fruit mystérieux qui faisait la renommée du jardin. Après des heures d’exploration infructueuse, ils abandonnèrent, lassés. Ils profitèrent de l’absence du soleil, trop occupé à illuminer le reste du monde, pour se reposer dans le jardin interdit. Ils parlèrent de tout et de rien des heures durant, sans voir le temps passer. Lorsque l’horizon perdit son éclat et que le soleil rentra, les deux êtres étaient déjà de bons amis. Ils s’enfuirent en riant, ravis du tour qu’ils venaient de jouer. Le grand astre, lassé par sa dure journée de labeur, choisit d’ignorer les plaisantins, et alla se ressourcer dans son jardin secret. Bien mal lui en prit, car il ne trouva pas son fruit préféré, le fruit secret qui donnait tant de vigueur et de force à ses rayons.
L’amour.
Les deux êtres de lumière ne saisirent pas la portée de l’affront qu’ils venaient de commettre. Ils pensaient quitter le jardin en bons amis, la vérité était tout autre. Sans le vouloir, ils avaient trouvé le fruit tant recherché. Parce que l’amour n’est pas un simple fruit que l’on peut cueillir ; il est partout dans le jardin, à l’affut des êtres qui se respectent, se comprennent et s’estiment. Il guette le rire à l’intonation particulière, le regard chargé d’une émotion unique. On ne trouve pas l’amour. L’amour vous trouve. Et c’est ce qu’Hiro et Miya venaient d’apprendre.
Fou de colère, le soleil lança ses puissants rayons dans toute la galaxie, à la recherche des deux voleurs et de son précieux fruit. Mais le mal était fait. Il arriva juste à temps pour voir les deux êtres célestes, une immense joie éclairant leurs yeux, échanger un unique baiser. Leurs lèvres s’unirent, leur étreinte dura une éternité. Des perles vacillantes scintillaient au bout de leurs cils.
Le grand astre décida d’orchestrer une punition à la hauteur de l’affront. Il accorda la nuit aux deux amants, puis revint au petit matin. Surpris dans leur sommeil, Hiro et Miya ne purent résister à la colère du soleil, qui les enchaîna à la planète la plus lointaine, petite et insignifiante de son monde. Il les condamna à graviter ensemble autour du corps céleste sans jamais se toucher, sans jamais se parler, ni même se regarder.
Miya devint blanche de désespoir, et Hiro rouge de colère. Naquirent ainsi les deux nuances d’amour qui causeront tant de chagrin, de colère, de joie et d’espoir. Naquirent alors l’amour blanc, pur, dévoué, innocent, et l’amour rouge, brûlant, passionné, déterminé.
Touché par le désespoir des deux êtres, le soleil voulut lever sa punition ; mais ce que colère a fait, raison ne peut défaire. Le grand astre décida alors d’accorder aux amants une nuit par an, une seule nuit, où tout redeviendrait possible. Où les deux facettes de l’amour seraient à nouveau réunies. La légende veut que, pour célébrer cette union, cette éclipse exceptionnelle, le ciel se mette alors à resplendir de millions de minuscules pierres précieuses, de traînées d’argent, et de fils d’or d’une finesse exceptionnelle. Une grande fête, pour acclamer l’amour éternel.
Jamais Adam ne manquera une seule fête de la lumière. Jamais.
— Hé, Adam, tu viens pour les étoiles, toi aussi ?
Le petit garçon sursaute. Il se relève d’un bond, comme poussé par un ressort. Captivé par le dôme céleste, il n’a pas entendu le bruissement des hautes herbes. Petits poings posés sur les hanches, curiosité peinte sur le visage, Dana attend sa réponse.
— Je... hum, bredouille Adam pour s’éclaircir la gorge. Oui, bien sûr que je viens voir les étoiles. Qui voudrait manquer ça ?
— Personne, c’est vrai, acquiesce la fillette. Mais pourquoi ne les regardes-tu pas depuis ta chambre ? Et pourquoi es-tu tout seul ?
— Pour la même raison que toi, j’imagine. On voit moins bien avec les lumières de la ville, et maman ne voulait pas que je sorte. Alors je suis passé par la fenêtre.
Un long silence s’installe entre les deux enfants. Dana Japour est la fille du Maire, Nicolas Japour, l’homme le plus puissant d’Akiville. Ce qui en soit ne veut pas dire grand-chose, puisque la petite ville est habituellement peuplée de moins d’un millier d’âmes, en dehors de la saison d’affluence qui précède la fête des Lumières. Il y a tout juste assez d’enfants pour remplir une école ; Dana est dans la classe du dessus, elle a un an de plus. Cela paraît une éternité à Adam.
Ils ne se parlent jamais, ou presque. Dana est une grande. Et elle est importante, tout le monde veut devenir son ami. Son papa administre toute la ville, y compris le ravitaillement en provenance des stations orbitales, alors tous les adultes demandent à leurs enfants de se lier d’amitié avec elle. Adam préfère la discrétion, l’ombre, il préfère passer inaperçu. Il n’aime pas quand l’attention est braquée sur lui ; il se met à rougir, à bredouiller, et les autres se moquent de lui. Ils font des plaisanteries à propos de ses cheveux blancs comme neige, ce qui le fait rougir encore plus. Alors que quand il est seul, il peut rêver, piloter le croiseur stellaire d’une compagnie de la mort, voler au secours des jolies filles de sa classe, et tuer les méchants qui veulent du mal à sa maman. Dans son imagination débordante, tout se transforme. Son lit devient un vaisseau lourdement armé ; son petit chien en peluche devient son fidèle cerbère, aussi grand qu’un cheval et aussi fort que dix hommes ; sa chambre devient sa base secrète, où mille pièges attendent les imprudents qui ont la mauvaise idée de s’y aventurer.
— Je peux m’assoir ? demande Dana avec un sourire timide.
Pour la deuxième fois, Adam sort de ses pensées. Il rougit de honte à l’idée d’avoir fait attendre la fille la plus populaire de l’école. Quel idiot ! Tout le monde va se moquer maintenant. Il s’empresse de corriger son erreur :
— Oui, oui, assieds-toi, excuse-moi, je...
— Tu n’as pas à t’excuser, tu sais. C’est moi qui suis venu t’embêter, pas l’inverse.
— Oui, je... euh... suppose ?
Dana laissa échapper un petit rire, qui n’avait rien de moqueur ou de blessant.
— Même dans la nuit, on voit que tu es tout rouge !
— Tu ne le diras pas aux autres, hein ?
— Tu es bête, Adam. Que veux-tu que je leur dise ? Que je me suis assise à côté de toi, et que tu es devenu tout rouge ? Bah, ils le savent déjà ; tu es toujours tout rouge quand je m’assois à côté de toi.
Adam resta interdit.
— Peu importe, c’est un bon endroit, continua la jeune fille.
— Je sais, je viens ici tous les ans.
L’endroit a de quoi plaire, en effet. Une petite butte recouverte d’herbes folles, parsemée de grands coquelicots écarlates. Le terrain s’incline en pente douce, pour se fondre dans la plaine, une immense plaine dénuée d’arbres ou d’habitations. Une plaine sans fin qui semble mener directement à la Grande Echine, le massif montagneux aux proportions tentaculaires qui perce les nuages au bout de l’horizon. Ici, seul le cri-cri lancinant des grillons bleus trouble le silence : pas une voix, pas un son humain.
Adam est assis sur une pierre grise, friable et ronde. Assez grande pour qu’une demi-douzaine d’Adam et de Dana puissent s’assoir. Et c’est précisément là, juste à côté de lui, qu’elle choisit de s’installer. C’est malin. La pierre lui semble cent fois trop petite, à présent.
— Comment es-tu arrivée jusqu’ici ? Ose le petit garçon. C’est loin de la ville, il n’y a personne aux alentours. Tout le monde veut voir la fête depuis les collines du vieux Graster, d’habitude.
— Je sais, répond Dana en haussant les épaules. J’en viens. Mon papa a organisé la réception pour les Sénateurs. Il a l’air très content, mais personne ne s’occupe de moi, alors j’en ai profité pour filer. Mes parents ne se rendront compte de rien jusqu’à demain, de toute façon, alors je me suis dit que j’allais chercher un meilleur endroit, avec moins de monde. Dis... tu connais les étoiles ?
Adam n’en croit pas ses oreilles. Si le matin, au réveil, sa maman lui avait annoncé que Dana Japour lui parlerait des étoiles, il ne l’aurait jamais crue. Il est l’homme invisible, à l’école. Pourtant, la fillette se trouve bien là, en face de lui. Elle a de grands yeux marron, de longs cheveux bruns parsemés de reflets cuivrés, et une belle robe brodée de fleurs multicolores. Elle lève un joli sourcil interrogateur.
— Tu veux dire, leur nom ? Leur histoire, tout ça ?
— Ben oui !
— Ma maman m’a appris toutes les constellations, ou presque, répond Adam avec une fierté à peine dissimulée. (Il pointe du doigt les étoiles, les unes après les autres, devant une Dana fascinée).
— Là, c’est la chute du géant. Les trois étoiles à droite, ce sont les fiancées du géant. D’après maman, un géant est tombé sur trois sœurs, et il les a épousées après. Il était obligé parce qu’elles attendaient un bébé, je crois... enfin je sais pas trop parce que j’ai pas bien compris cette histoire-là, papa rigole à chaque fois que maman la raconte. Bon, là, c’est l’étoile du voyageur, parce qu’elle indique toujours le nord. Les gens qui voyagent ne se perdent jamais, s’ils parviennent à la trouver. Et là...
Une fois lancé, Adam ne s’arrête plus. Il a tellement d’histoires à raconter ! Et surtout, il a l’attention de Dana, qui écoute patiemment tout ce qu’il dit. Elle ne perd pas une miette de ses histoires, l’interrompt quand il parle trop vite, éclate de rire à ses blagues maladroites.
— Et l’histoire d’Hiro et de Miya, tu la connais ? Dis-moi que tu la connais, c’est ma préférée...
— C’est aussi ma préférée ! se réjouit le petit garçon. Ma maman me l’a tellement racontée que je la connais par cœur.
Dana bondit de la pierre en s’illuminant de joie.
— Tu peux me la raconter ? S’il te plaît...
Jamais la nuit ne s’est écoulée aussi vite. Même lorsqu’il a vu pour la première fois la fête des étoiles. Entre deux histoires, trois explosions d’étoiles multicolores, quatre trainées d’argent et cinq fils d’or, les lunes se superposent. Cette année, c’est la lune blanche qui cache la lune rouge ; l’année prochaine, ce sera la lune rouge qui cachera la lune blanche, et ainsi de suite. Adam croit entendre un soupir de soulagement lorsque les deux âmes sœurs s’unissent. Comme si l’alignement parfait des deux êtres sonnait le début du spectacle, un écheveau d’étoiles filantes éclate, scintille, illumine le ciel. Le firmament s’éveille dans une myriade de cascades colorées.
Les deux enfants se taisent, pris de frissons.


L’horizon pâlit derrière les montagnes de la Grande Echine, qui se teintent d’une lueur orangée.
Adam et Dana courent à perdre haleine en se tenant la main, sous le regard bienveillant des lunes jumelles. Légende ou pas, une chose est sûre à propos des deux êtres célestes : ils garderont toujours un œil attentif sur ces deux enfants.

En compét

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Flore · il y a
En lisant ce joli conte, j'ai eu les images de la fête des lumières de Lyon. Un conte qui nous entraîne dans un monde féerique, une nouvelle très bien menée, un beau travail , bravo.
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Josselin Soucaille · il y a
La fête des lumières de Lyon... Il y a de l'idée en effet !
Merci pour ce commentaire en tout cas :)

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Noels · il y a
Très joli conte très bien écrit. Toutes mes voix et mes encouragements.
Je vous invite à découvrir "Une (très) brève histoire de la Création" http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/une-tres-breve-histoire-de-la-creation-1

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Philou · il y a
une histoire qui nous met des étoiles dans les yeux. Mes votes
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Kiki · il y a
on a hate d'arriver en bout pour avoir la fin. Bravo

Je vous invite à aller découvrir mon poème "les cuves de Sassenage"

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Virgo34 · il y a
Une belle histoire qui nous tient en haleine jusqu'à la fin.
Je vous invite à aller découvrir mon sonnet en finale dans le Prix de la St Valentin.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/au-bout-de-la-nuit-1

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Marie Aneka · il y a
Bien écrit. ☺
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Keith Simmonds · il y a
Un récit bien narré et intéressant à lire ! Mes votes ! Une invitation à découvrir "Mon Amour" et “Ses lèvres rougissent” ! Merci d'avance !
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Jean Calbrix · il y a
Un gentil petit conte qui se feuillette comme un livre d'images richement colorées. Bravo, Josselin ! Vous avez mes cinq votes.
Je vous invite à lire mon sonnet mumba sur le destin tragique d'un migrant : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba

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Islem Hafirassou · il y a
bonne narration et quel descriptif on s'y croirait
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Josselin Soucaille · il y a
Merci à toi :)
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